Lycée archiépiscopal de Zagreb
21 novembre 2005
Ivan Merz, la France et la Foi

Je suis très heureux d’être avec vous aujourd’hui dans l’ancien lycée
où bienheureux Ivan Merz était professeur. Il y a un peu plus de deux
ans, je ne connaissais pas Ivan Merz. Je l’ai découvert dans le journal
La Croix le jour de sa béatification par Jean-Paul II. A l’époque, j’enseignais
le français dans l’enseignement secondaire et ce Bienheureux littéraire,
professeur de lettres chrétien a tout de suite attiré mon attention. De
plus, quand j’ai su qu’il avait rédigé une étude consacrée à l’influence
de la Liturgie sur les écrivains français, j’ai très vite été impatient
de la découvrir…Depuis, après avoir fait connaissance du P. Nagy, j’ai
donc collaboré à la publication de cette étude en France et j’ai
organisé certains événements pour la faire connaître.
D’abord les théologiens de l’Institut catholique de Paris se sont
réunis, le 25 mai dernier, pour en parler. Il y avait là de grands
érudits qui ont dit ce que représentait pour eux la réflexion d’Ivan
Merz sur les rapports entre littérature et liturgie. Ensuite, le 23
septembre, une séance publique s’est tenue à la Sorbonne, la
prestigieuse université française où Ivan Merz a étudié de 1920 à 1922,
quand il est venu en France. Cette séance était présidée par l’ancien
président de l’Académie des Sciences Morales et Politiques, une très
noble institution qui regroupe les meilleurs savants de France.
Enfin, le centre d’études théologiques de Caen, que je co-dirige
depuis un peu plus d’un an maintenant a mis Ivan Merz au cœur de sa
soirée de rentrée, qui s’est déroulée le 28 septembre dernier. Plus de
250 personnes étaient présentes. Cet événement a rassemblé, entre autres,
quatre ambassadeurs de l’UNESCO, celui de Bosnie, de Croatie, de France
et du Vatican. En outre, dernièrement, une revue animée par les
étudiants des grandes écoles françaises a consacré un article élogieux à
l’étude d’Ivan Merz…
J’ai envie d’essayer de vous expliquer, pendant les quelques minutes
que vous m’accordez, pourquoi, à mon avis, Ivan Merz parle aux français
d’aujourd’hui. Il faut reconnaître que tous les éléments sont rassemblés
pour que ce jeune homme ne les rejoigne pas. Il est venu en France, deux
ans seulement, il y a plus de quatre-vingts ans et il a passé le reste
de sa vie à Banja Luka, à Vienne et à Zagreb etc. Pourtant sa thèse sur
la littérature française nous touche. Comment cela est-il possible ?
1. Point de vue sur la France
La première raison pour laquelle Ivan Merz parle aux français d’aujourd’hui,
malgré la distance spatiale et temporelle, est la suivante : il leur
renvoie l’image d’une France oubliée depuis longtemps, d’une France dont
ils ressentent le manque, à savoir d’une France Nation dont les
habitants partagent des valeurs communes.
1.1 La France d’aujourd’hui
Vous le savez peut-être, la France vit en ce moment précis des heures
très graves. Des émeutes ont eu lieu dans les banlieues parisiennes et
dans certains quartiers de Province sans que la police soit capable de
canaliser la violence de sorte que le gouvernement a été obligé d’imposer
un cessez-le-feu. Ces événements sont symptomatiques. Ils révèlent qu’en
France, de plus en plus d’hommes et de femmes n’arrivent plus à
concevoir ce que signifie vivre ensemble. Cela veut dire que le lien
national n’existe plus pour beaucoup d’entre eux et que les valeurs
communes, celles de la République, en l’occurrence, sont en train de se
perdre dangereusement. On pourrait citer beaucoup d’autres exemples de
ce que les sociologues appellent la « dé-liaison sociale ». Il y a le
taux d’abstention très élevé aux élections, la violence scolaire mais
aussi la désertion des partis, des syndicats et des églises.

1.2 La France d’Ivan Merz
Face à une telle France, qui a, en quelque sorte, perdu son âme, Ivan
Merz nous renvoie donc à travers son étude l’image d’une France
harmonieuse, d’une France riche d’un patrimoine exceptionnel, d’une
France animée par des valeurs communes partagées par un peuple uni. Ivan
Merz admire en particulier chez les français un sens de l’égalité entre
les plus riches et les plus pauvres, entre l’élite et les classes
populaires.
Il évoque ainsi le « démocratisme liturgique » d’un François Coppée.
« François Coppée, écrit-il, admire la célébration pompeuse
des offices de cette Eglise qui ne se soucie pas de savoir si c’est le
pauvre ou le riche qui y assiste. La liturgie est donc d’après lui,
continue Ivan Merz, une véritable école d’égalité, tandis que le
démocratisme des démagogues n’est souvent qu’une hypocrisie déguisée. »
Dans le chapitre très touchant qu’il consacre aux guerriers, Ivan
Merz écrit aussi : « La splendeur des textes liturgiques procure (en
France ) aux gens éclairés comme au peuple lui-même de grandes joies
littéraires et éclaire le sens de la vie, tandis que le déploiement
magnifique de ses cérémonies solennelles l’accompagne en ami fidèle, aux
jours de joie comme dans les souffrances les plus atroces. »
2. Point de vue sur la foi
On le voit bien à travers ces exemples, l’unité de la nation
française, tel qu’Ivan Merz la décrit, l’évoque et l’admire dans son
étude, plonge ses racines dans la foi et, plus précisément, dans la
Liturgie, qui n’est autre que l’expression collective de la Foi. Là
encore, Ivan Merz renvoie à tous les croyants de France et d’ailleurs
une image positive d’une foi, qui contraste avec toutes les images
négatives de la religion qui déferlent sur nos écrans de télévision. D’où
son intérêt aujourd’hui.
2.1 La foi aujourd’hui
Vous le savez comme moi, notre époque est caractérisée par deux types,
voire trois types d’excès ou de dérèglements en matière religieuse.
Premièrement, il y a le fanatisme religieux menant à la violence atroce
du terrorisme. Ce fanatisme est critiqué par tous les responsables
religieux de la planète. Deuxièmement, notre monde et, en particulier,
les démocraties occidentales et occidentalisées sont minées par l’individualisme
religieux, dont les sectes sont une manifestation particulière.
Troisièmement, ce qui est moins connu, on peut observer en ce moment
un regain d’athéisme militant qui vise à combattre toutes les religions.
Il s’agit là d’une réaction aux deux autres formes d’excès dont nous
venons de parler. Le dernier best-seller français intitulé « Traité d’athéologie »
est un tissu d’accusations gratuites et d’allégations mensongères contre
les chrétiens, les juifs et les musulmans.
2.2 La foi selon Ivan Merz
Dans son étude sur l’influence de la liturgie sur les écrivains
français, Ivan Merz définit la foi de telle sorte qu’elle s’oppose à
chacun de ces trois types de folie religieuse. Pour lui, la foi, c’est
avant tout la Liturgie. Cette vision collective de la foi contraste donc
avec l’individualisme religieux. Etre croyant pour Ivan Merz, c’est être
croyant avec d’autres. Pour lui les écrivains (peu nombreux) qui ne sont
pas sensibles à la liturgie en tant que telle passent d’une certaine
manière à côté du fait religieux. C’est l’exemple des romantiques.
Certains d’entre eux, comme Lamartine, prétendent communiquer avec Dieu
directement, sans l’entremise d’un culte particulier.
Au contraire, des écrivains comme Léon Bloy, qui découvrent le sens
de la liturgie, vont directement au cœur de la Foi. Ivan Merz écrit, par
exemple à son sujet : « Avec Léon Bloy commence cette série d’écrivains
français qui ont entièrement compris l’essence de la liturgie, telle qu’elle
fut exposée par Dom Guéranger. Bloy fut le premier à avoir pris la
liturgie au sérieux sans hésiter à conformer sa vie entière à ses
exigences (…) La liturgie est devenue pour Bloy un des centres autour
duquel sa propre vie intérieure gravite. »
La vision liturgique de la foi qui sous-tend l’étude d’Ivan Merz s’oppose
non seulement à l’individualisme religieux mais aussi à cette autre
maladie de la foi qu’est le fanatisme. On le sent bien, l’étude
admirative de la liturgie catholique ne le mène pas à critiquer d’autres
liturgies, d’autres religions, au contraire. Le chapitre qu’il dédie à
l’écrivain Pierre Loti est très significatif. Il y commente en effet les
descriptions que le romancier fait de certains cultes non chrétiens qui
sont pratiqués dans des pays lointains. « Les peuples encore éloignés
de toute civilisation chrétienne, fait remarquer Merz en se référant
aux romans exotiques de Pierre Loti, considèrent la liturgie comme
leur patrimoine national, qui forme un puissant lien traditionnel entre
les générations successives de la Nation. » En s’intéressant ainsi à
des liturgies non chrétiennes en dehors de la France, Ivan Merz prouve
qu’il est donc non seulement ouvert aux autres religions mais admiratifs
d’elles, de leurs cultes et de leurs cérémonies en l’occurrence.
3. Point de vue sur la culture en général
D’un point de vue plus général, il se dégage de l’étude qu’Ivan Merz
consacre à l’influence de la Liturgie sur les écrivains français une
certaine vision de la culture particulièrement intéressante. Pour lui,
la culture (française en l’occurrence) n’est ni totalement concrète, ni
totalement abstraite. Elle est à la fois universelle et particulière.
3.1 Les deux visions de la culture
Deux visions de la culture s’affrontent depuis bientôt deux cents ans
en Europe, celle des philosophes des Lumières et celle des romantiques
allemands. Les premiers pensent que la culture se situe sur le plan
métaphysique, au niveau de valeurs immuables auxquelles s’opposent les
coutumes locales et les croyances religieuses, alors synonymes de
préjugés ou de superstitions. Les autres pensent, au contraire, que la
culture se définit dans les termes du génie par la particularité de tel
ou tel peuple, tous les principes abstraits n’étant que des artifices
témoignant de la prétention de vouloir définir l’Homme en dehors de ses
origines.
3.1 La vision synthétique de la culture d’Ivan Merz
Ivan Merz réconcilie ces deux visions de la culture en donnant toute
son importance à l’idée selon laquelle l’homme a besoin de racines mais
sans oublier qu’il doit aussi être tendu vers ce qui le dépasse, vers ce
qui ne lui ressemble pas. Je voudrais donner deux exemples pour
illustrer ceci. Le premier est le commentaire qu’Ivan Merz fait d’une
citation de Maurice Barrès et qui définit le fait d’être français dans
les termes de l’enracinement dans une identité particulière.
« (Pour Maurice Barrès, écrit Ivan Merz) la liturgie est
tout d’abord partie intégrante de la vie intérieure du prêtre et elle
constitue l’écho toujours vivant des âmes qui ont peuplé jadis la France.
En dehors de ce lien qu’elle forme entre les vivants et les morts, et
sans considérer qu’elle crée d’une Nation un organisme quasi éternel,
elle prouve même par ses contrefaçons, que le Français doit donner une
forme extérieure et visible aux forces inconnues qui sourdent dans les
replis les plus cachés de son âme. »

Le deuxième exemple que je voudrais citer montre qu’Ivan Merz conçoit
aussi le fait d’être français au-delà de l’enracinement dans une
identité séculaire, décrit par Maurice Barrès. Cet exemple est tiré du
passage qu’Ivan Merz consacre aux étrangers. Il va jusqu’à dire que les
considérations de l’écrivain Hollandais Walcheren sur l’esthétique de la
liturgie dépassent souvent celles que l’on peut admirer chez Huysmans.
Huysmans auquel, rappelons-le, Ivan Merz consacre pas moins de trois
chapitres. Huysmans qu’il considère comme celui grâce auquel (je cite)
« le renouveau liturgique a commencé sa marche triomphal à travers
les lettres françaises. » « Walcheren, dit Ivan Merz, s’est
imprégné à ce point de l’esprit français, que l’on ne ferait tord à
personne, en lui assignant une place de choix, dans le nombre des
admirateurs de la liturgie parmi les écrivains français. »
Conclusion : Ivan Merz, européen
Je voudrais conclure cet exposé en disant que, ce qu’il y a de plus
extraordinaire dans le cas d’Ivan Merz, c’est que la vision de la foi,
de la France et de la Culture qui sous-tend son étude s’expriment
directement dans sa vie.
Du point de vue de l’identité nationale, la multiplicité de ses
appartenances n’a pas été conflictuelle chez lui, elles n’ont pas
provoqué une « crise d’identié ». Il a su faire de ses attaches diverses
et variées un tout harmonieux en situant son « moi » profond au-dessus
des réalités terrestres, aussi importantes soient-elles.
D’un point de vue spirituel ensuite, en conformant sa vie aux
préceptes de l’Evangile, Ivan Merz est parvenu à faire de sa foi en
Dieu, non pas un refuge ou une arme mais une source d’amour, de
concorde et de paix, dont tout son entourage a témoigné.
D’un point de vue culturel enfin, Ivan Merz a su faire de l’étude un
moyen de se connaître mais aussi de connaître l’autre en découvrant d’autres
modes d’expression. C’est donc ce qui a sans doute marqué les français
qui ont pu le lire ces derniers temps et ce que je vous souhaite aussi
de faire, avec l’aide de vos professeur, ici, dans l’ancien lycée où a
enseigné Ivan Merz.
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