Basilique du Sacré Cœur de Zagreb
20 Novembre 2005
 

L’exhortation d’Ivan Merz

aux français d’aujourd’hui

 

  

 

 
Chers frères et sœurs,
 

Il est des hommes et des femmes dont la vie et l’œuvre ne subissent pas les dommages du temps, des hommes et des femmes dont le rayonnement ne connaît pas les frontières sur lesquelles nous butons habituellement, des hommes et des femmes dont la présence se manifeste, en d’autres termes, au-delà des limites humaines, ici et partout, hier, aujourd’hui et demain et pour tous, que l’on soit riche ou pauvre, heureux ou malheureux. Je veux parler des saints.

 

Parmi la grande famille des saints et des Bienheureux que compte l’Eglise se trouve donc un homme qui nous rassemble ce soir,  que vous connaissez bien, que vous aimez et que j’ai appris pour ma part  à connaître depuis peu : Ivan Merz. J’aimerais vous dire ce soir comment ce Bienheureux croate des années 1920 parle aux français du début du XXIème siècle, dont je fais partie, à travers une étude qu’il a réalisée sur la culture française principalement.

 

Pour ce faire, je vous propose d’abord de dresser le portrait de la France d’aujourd’hui et de montrer ensuite en quoi Ivan Merz réconforte les catholiques français et leur communique malgré l’éloignement spatio-temporel une Espérance éternelle.

 
 

1. ETAT ACTUEL DES RAPPORTS ENTRE RELIGION EN FRANCE

 

Vous n’êtes pas sans savoir que la France commémore cette année le centenaire de la Loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat. Or, il se trouve que cet anniversaire a réveillé de vieux démons. En effet, la célébration de la laïcité, qui n’est pas une mauvaise chose en soi, a été l’occasion pour les tenants d’un laïcisme de combat de revenir sur le devant de la scène et de remettre au goût du jour certaines idées que l’on croyait appartenir au passé. C’est ainsi que des voix de plus en plus nombreuses et de mieux en mieux relayées par la presse se sont élevées pour condamner sans discernement et avec une rare violence les monothéismes en général et le christianisme en particulier.

 

1.1 « Athéologie » ambiante

 

L’un des plus récents best-sellers français est intitulé : « Traité d’athéologie ». Il s’agit d’un tissu d’allégations mensongères et d’accusations gratuites dirigées contre les catholiques, entre autres, qui sont accusées de tous les maux. Son auteur, qui donne des « cours d’athéisme » dans un amphithéâtre de l’Université de Caen, la ville d’où je viens, anime aussi une émission sur France Culture (une grande radio culturelle).

 

Malheureusement, les attaques contre le christianisme ne se limitent pas aux méfaits de certaines personnalités. L’Etat français s’est récemment illustré aussi par des prises de position très fermes s’inscrivant dans une interprétation pour le moins fermé de la laïcité.

 

Cela signifie que la laïcité n’est pas seulement en France un principe parmi d’autres, qui aurait dû faire, dans ce cas précis, dans les modalités de son application au moins, l’objet d’un débat contradictoire au sein de la classe politique française, si peu avare d’oppositions d’habitude. Cela signifie que la Laïcité est devenu le principe central, celui qui efface toutes les divisions, pourtant nombreuses entre les partis, le Principe à l’aune duquel les si nobles valeurs de la République que sont la liberté, l’égalité et la fraternité sont revues, à la baisse bien sûr. Or, nous le savons bien, la laïcité, bien qu’importante et pour l’Etat et pour l’Eglise ne mérite pas une telle place. Elle ne peut en aucun cas être considérée comme un absolu.

 
 
 

1.2 La négation de « l’héritage chrétien »»

 

Je veux parler, en premier lieu, du refus obstiné exprimé par le gouvernement français, de voir mentionné dans le Préambule de la Constitution européenne toute référence explicite à « l’héritage chrétien ». Certes, tout ceci est du passé, puisque la Constitution européenne telle qu’elle avait été imaginée ainsi que le préambule en question ne verront pas le jour. Mais il s’agit de ne pas pratiquer la politique de l’autruche et de ne pas faire comme si rien n’avait eu lieu.

 

Jean-Paul II le rappelait, par exemple, le 15 janvier 2004, dans son discours annuel au corps diplomatique. « Les communautés de croyants sont présentes dans toutes les sociétés, expression de la dimension religieuse de la personne humaine,déclarait-il. Les croyants attendent donc légitimement de pouvoir participer au dialogue public. Malheureusement, on doit observer qu’il n’en est pas toujours ainsi. Nous sommes témoins, ces derniers temps, continuait Jean-Paul II, dans certains pays d’Europe, d’une attitude qui pourrait mettre en péril le respect effectif de la liberté de religion. (…) On invoque souvent le principe de laïcité en soi légitime, s’il est compris comme la distinction entre la communauté politique et les religions (cf. Gaudium et spes, n. 76). Mais cette distinction ne veut pas dire ignorance. La Laïcité n’est pas le laïcisme ! 

 

Jean-Paul II insistait en disant, toujours dans le même discours: « La difficulté à accepter le fait religieux dans l’espace public s’est vérifiée de manière emblématique à l’occasion du récent débat sur les racines chrétiennes de l’Europe. Certains ont relu l’Histoire à travers le prisme d’idéologies réductrices, oubliant ce que le christianisme a  apporté à la culture et aux institutions du continent ». Le souverain pontife ajoutait : « Sans sous-estimer les autres traditions religieuses, il reste que l’Europe s’est affirmée en même temps qu’elle était évangélisée. Et l’on doit en toute justice se souvenir qu’il y a peu de temps encore, les chrétiens, en promouvant la liberté et les droits de l’homme, ont contribué à la transformation pacifique des régimes autoritaires ainsi qu’à la restauration de la démocratie en Europe centrale et orientale. »

 

Il est inutile de préciser que Benoît XVI n’a cessé de relayer avec force ce point de vue, depuis le début de son pontificat.[1]

 

1.3 L’interdiction des signes religieux

 

Le Laïcisme s’est manifesté récemment dans les hautes sphères de l’Etat français d’une deuxième manière. Depuis le mois de Mars 2004 les jeunes catholiques français n’ont plus le droit de porter de signes religieux trop visibles à l’école. Il en va de même pour les enfants musulmans et les enfants juifs. Le gouvernement a en effet voté une loi allant dans ce sens. Loi qui, très vite, a naturellement attiré l’attention des défenseurs des libertés religieuses à travers le monde. L’ONU a en effet tiré la sonnette d’alarme en publiant un rapport rendu public le 27 octobre 2004 qui formulait de sévères réserves à l’encontre du gouvernement français. [2]

 

Sous prétexte de lutter contre le fanatisme musulman, qui se serait exprimé dans les établissements scolaires français par le port de foulards islamiques, le gouvernement français s’est donc autorisé  à empêcher les catholiques d’exprimer publiquement leur foi, dans un lieu aussi symbolique que l’Ecole de la République. Il est inutile de préciser qu’une telle interdiction rappelle à notre mémoire les plus sombres heures de l’Histoire européenne récente..

 

La Conférence des Evêques de France n’a pas tardé à  exprimer ses inquiétudes concernant ces graves dérives. [3] 

 

 

2. IVAN MERZ : UNE BOUFFEE D’AIR FRAIS

 

C’est donc dans un tel contexte conflictuel, marqué en France par la négation obstinée de l’héritage proprement chrétien de l’Europe et par l’interdiction des signes religieux à l’Ecole, que la thèse d’Ivan Merz consacrée à l’Influence de la Liturgie sur les écrivains français a donc été publiée, procurant aux catholiques français, comme vous vous en doutez, un profond réconfort.

 

Veut-on exclure au nom de soit disant valeurs françaises, le fait religieux de la vie collective ? Ivan Merz prouve à l’écoute des observateurs les plus attentifs de l’Humanité, qu’il a toujours été l’une des caractéristiques majeures de la société française même après la Révolution. Veut-on effacer de la mémoire collective de l’Europe la richesses de ses racines spécifiquement chrétiennes ? Ivan Merz montre que même les écrivains modernes croyants ou agnostiques n’ont pu s’empêcher de décrire, de commenter, de raconter, d’admirer la Liturgie de l’Eglise.

 

2.1 Dimension sociale de la Foi

 

L’un des principaux enseignements que l’on peut tirer de l’étude d’Ivan Merz est le suivant : l’héritage chrétien de la France, dont témoigne la littérature, n’est pas qu’un héritage spirituel mais un patrimoine liturgique. C’est-à-dire que ce ne sont pas seulement les individus isolés qui peuvent en bénéficier mais le peuple tout entier, un ensemble d’individus, rassemblés pour la Prière en l’occurrence. Ceci est très important car aujourd’hui on reconnaît aisément que la Bible ait pu avoir une influence

sur les esprits. On admet tout aussi facilement que la spiritualité a pu amener certains individus, les écrivains en premier, à se forger une certaine vision du monde et de Dieu. Mais penser que la France n’aurait pas été ce qu’elle est, n’aurait pas été aussi belle et aussi bonne, sans la Liturgie, est une autre affaire. Car la liturgie, c’est l’Eglise. Or l’Eglise, pour l’esprit laïque, ne peut pas avoir exercé une influence (positive) sur la culture française. Puisque, pour l’esprit laïque toujours, la France n’existe que de par sa séparation d’avec elle.

 

2.2 Témoignage des écrivains modernes

 

Et pourtant, qu’ils soient catholiques comme Claudel ou agnostiques comme Zola, les écrivains témoignent du rayonnement de la Liturgie, en tant que telle, sur le peuple français et pas seulement des bienfaits individuels de la lecture de la Bible ou de la spiritualité chrétienne. Ivan Merz nous montre en effet qu’ils évoquent la Beauté manifeste du Culte, la majesté des cérémonies catholiques, la force incomparable des rassemblements chrétiens. Les écrivains décrivent aussi la grandeur de la signification philosophique de la Liturgie, la puissance intellectuelle de ses textes, capables d’éclairer toutes situations de l’existence.

 

Au sein d’une même société permet ainsi de rassembler, par exemple, toutes les classes sociales. Ivan Merz est très sensible à cet effet du culte catholique et à la manière dont l’écrivain François Coppée, pour ne citer que lui, en rend compte. « François Coppée, écrit Ivan Merz, admire la célébration pompeuse des offices de cette église qui ne se soucie pas de savoir si c’est le pauvre ou le riche qui y assiste. La liturgie est donc d’après lui, continue-t-il, une véritable école d’égalité, tandis que le démocratisme des démagogues n’est souvent qu’une hypocrisie déguisée ».

 

Ajoutons que l’étude d’Ivan Merz est intéressante en ceci qu’elle nous montre que ce patrimoine liturgique n’est pas un patrimoine dont aurait bénéficié la France il y a très longtemps, au Moyen Age par exemple. En étudiant la littérature du XIXème et du début du XXème, Ivan Merz prouve qu’il s’agit là d’un héritage vivant dont tire profit la France moderne, malgré le XVIIIème siècle et les velléités des Lumières voulant, pour reprendre l’expression de Voltaire, « écraser l’infâme ».

 

2.3 Point de vue eucharistique

 

Comme vous pouvez le constater, la thèse d’Ivan Merz réconforte donc bel et bien les catholiques Français. Mais, plus fondamentalement, si ce document leur communique une Espérance inattendue, c’est qu’il est sous-tendu par une éblouissante vision de l’Eucharistie. Sans nuire à l’objectivité de sa démarche, Ivan Merz laisse transparaître en effet une profonde spiritualité aimantée par « la source et le sommet de la vie chrétienne ».

 

On pourrait citer de nombreux exemples pour illustrer ceci. Retenons au moins ce passage du chapitre consacré à Paul Claudel. Paul Claudel dont nous fêtons cette année le cinquantenaire de la mort :

 

« La messe lui fournit (à Claudel) tout un programme de vie, en lui montrant ce qu’il doit faire s’il veut donner à ce qu’il fait un sens profond et vrai, et s’il veut rétablir l’ordre moral perverti depuis des siècles. La liturgie est donc pour Claudel l’une des sources vivificatrices qui seraient à même de renouveler l’humanité déchue ».

 

Ivan Merz conclut en disant : « Il (Claudel) a montré, grâce à  la liturgie, que le fatum n’est pas seul à régir nos vies et que la réalité qu’on désignait habituellement par les mots de « forces mystérieuses », faute d’une expression plus exacte, ne sont pas si impénétrables que cela. Claudel a montré en attirant la liturgie dans le domaine de son art, que ces « forces mystérieuses » renferment un univers de variétés et de richesses presque inexplorées jusque-là, un univers aux lois magnifiques et merveilleuses, un univers dont la causalité paraissant souvent flotter sous un voile à peine transparent, n’en est pas moins vraie et moins réelle. »

 

C’est sur ces mots que je conclus  à mon tour en vous disant une chose, pour finir : merci ! Merci à vous, catholiques croates, de nous avoir « donné » Ivan Merz. N’hésitez jamais, forts de votre foi, à nous reposer la question que Jean-Paul II nous a posée, quand il est venu à Paris en 1980 : « France, qu’as-tu fait de ton baptême ? »

 
 

 
 

[1] Citons simplement, parmi les nombreuses déclarations allant dans ce sens, un extrait de l’interview que Benoît XVI a accordée à Radio Vatican le 14 août 2005, à la veille des Journées Mondiales de la Jeunesse de Cologne : «  Aujourd’hui, le monde entier s’inspire d’une certaine manière de la civilisation qui s’est développée en Europe et cela ne serait pas possible si cette civilisation n’avait pas eu des racines très profondes. Aujourd’hui, nous n’avons plus qu’à les offrir. Mais ce qui se passe, c’est que nous voulons lui trouver d’autres racines et on finit par tomber dans une contradiction… Je crois que cette civilisation, avec tous ses dangers et toutes ses espérances, ne pourra être « maîtrisée » et menée à sa grandeur que si elle apprend à reconnaître les sources de sa force ; que si nous parvenons à revoir cette grandeur, afin qu’elle puisse orienter à nouveau et redonner un grandeur au fait même d’être homme, ce qui est aujourd’hui gravement menacé (…) »

 

[2] Ce rapport cite et commente des cas concernant un total de 28 pays.

Le Rapport attire en particulier l'attention sur la loi sur la laïcité récemment adoptée en France, aux termes de laquelle, « dans les écoles, les collèges et les lycées publics, le port de signes ou tenues 
par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdit ».

A propos de cette loi, il est fait remarquer « qu'en dehors des nombreuses critiques mettant en doute la compatibilité de cette disposition avec le droit international », elle a reçu « de nombreuses plaintes invoquant en particulier le caractère discriminatoire de cette loi à l'égard des personnes qui revendiquent le respect de la diversité culturelle et religieuse en général et de celles qui pratiquent la religion musulmane en particulier ».

Elle a en conséquence décidé d'attirer l'attention du Gouvernement français sur « les risques de discrimination que pourrait entraîner la nouvelle loi » ainsi que sur « l'apparition possible de tensions et même d'une certaine islamophobie » et sur « la possibilité que la loi porte atteinte au principe de la diversité culturelle et religieuse lui-même ».Asma Jahangir estime pour sa part que « les gouvernements ont un rôle délicat à jouer pour ce qui est de faire respecter la religion ou de conviction de tous les individus et groupes sans compromettre les autres aspects des droits fondamentaux de leurs citoyens». Notant un «accroissement, dans un certain nombre de pays, des tensions dans les communautés religieuses et entre elles, ce qui pourrait donner lieu à divers affrontement et notamment à des actes de violence », la Rapporteuse spéciale souligne que « dans ces conditions difficiles, les gouvernements doivent s'employer à renoncer à intervenir par voie législative ou au moins de mesures qui pourraient en fin de compte restreindre la liberté de religion ou de conviction, ce qui aggraverait encore la situation». A distinguer, selon elle, de l'adoption de « mesures administratives et juridiques légitimes qui ne restreignent pas la liberté religieuse et en garantissent au contraire l'élargissement pour tous les secteurs de la société, y compris les enfants ».

 
[3] Mgr Ricard, qui en est le président, déclarait en effet en Novembre 2004, lors de l’assemblée plénière des évêques de France, qui se tient traditionnellement à Lourdes : « En France aujourd’hui, c’est cette référence publique à la foi qui fait difficulté à certains courants de l’opinion publique. Nous rencontrons des partisans d’une sécularisation complète de la société. La religion doit relever à leurs yeux des seules consciences individuelles. Ses activités doivent se cantonner dans des lieux de culte et les déclarations de ses membres doivent être à pur usage interne. Pour les partisans de cette manière de voir, il n’y a ni légitimité ni place pour une manifestation d’une religion dans l’espace public (…)
 

« La loi interdisant le port ostensible de signes religieux par les élèves dans le cadre de l’Ecole publique, expliquait Mgr Ricard, a eu un certain nombre d’effets directs dans notre vie sociale. La peur d’un islamisme militant s’est souvent accompagnée d’une volonté de restreindre les expressions de la liberté religieuse pour toutes les religions.  L’expression « L’Ecole publique, sanctuaire de la République », dont les religions restent à la porte, a eu pour effet (par exemple) de rendre plus difficile chez certains la compréhension de la raison d’être d’une aumônerie dans l’Enseignement public. »