Maison de l’Europe, Zagreb
18 Novembre 2005
Culture, Foi et Nation
dans L’influence de la liturgie sur les écrivains
français, d’Ivan Merz

Mesdames, Messieurs,
Il y a 85 ans, un jeune Croate d’une vingtaine d’années, perdu dans
la foule anonyme et ahurie des hommes, des femmes et des enfants tout
juste sortis de la Première Guerre Mondiale, arrivait à Paris. Il avait
entrepris de découvrir la France avec deux de ses amis. Après avoir eu
beaucoup de mal à se loger, il s’installa, s’inscrivit à la Sorbonne
pour suivre des cours de littérature et commença sa nouvelle vie. Rien
de plus extraordinaire et de plus banal à la fois…
Le nom de ce jeune homme, jusqu’alors inconnu par les français et
naturellement englouti dans l’oubli pendant tout le XXème siècle, est
sorti subitement du silence en France ces derniers temps. Les
théologiens de l’Institut Catholique de Paris, parmi les plus érudits,
le connaissent. Ils l’ont évoqué longuement, en mai dernier, lors d’une
soirée d’étude honorée par la présidence du Recteur. Le 23 septembre, c’est
l’amphithéâtre Guizot de l’Université de la Sorbonne qui rassemblait un
académicien et l’Observateur permanent du Saint Siège, entre autres,
pour s’en rappeler. 5 jours après, pas moins de 250 habitants de la
ville de Caen le découvraient en présence du maire adjoint de la ville,
de l’ambassadeur de Bosnie, de l’ambassadeur de Croatie, de l’ambassadeur
de France et de l’observateur du Saint Siège.
Que s’est-il donc passé entre le moment où ce jeune Croate inconnu a
posé le pied sur le sol Français en 1920 et aujourd’hui, où de plus en
plus de français le connaissent, près d’un siècle après son passage à
Paris ? C’est que les prestigieuses éditions du Cerf, suite à la
béatification d’Ivan Merz – tel est son nom- ont publié un texte écrit
de sa main sur L’influence de la Liturgie sur les écrivains français.
Ce document, qui fit l’objet de la thèse de littérature d’Ivan Merz
soutenue en 1923 à l’Université de Zagreb et qu’il prépara pendant les
deux ans qu’il passa en France est en effet disponible depuis le mois de
mars dernier en France. Très vite donc, cette étude a marqué bon nombre
de Français, du plus honorable Académicien au simple étudiant. Pourquoi ?
D’abord parce que les quelques éléments biographiques qui ont été
donnés à l’occasion de la publication de sa thèse rendent la
personnalité d’Ivan Merz particulièrement attachante. Vues son origine
multiculturelle, son éducation intellectuelle, sa formation et son
activité spirituelle, il réunit en effet en une seule personne une série
de peuples et d’États d’Europe que sont la Bosnie-Herzégovine, la
Croatie, la République tchèque, l’Allemagne, la Hongrie, l’Autriche, la
France et l’Italie. Mais plus fondamentalement, c’est la vision de la
culture sous-tendant son étude qui ne peut que retenir l’attention des
français. Une vision de la culture puissamment européenne marquée et par
l’idée d’enracinement et par celle d’ouverture à l’Universel. C’est cet
aspect que je souhaiterais développer avec vous ce soir.
1. PATRIOTISME
La thèse d’Ivan Merz nous rappelle tout d’abord que la culture
française est la culture d’un peuple, la culture d’une Nation. Quand il
parle de la Liturgie, c’est comme « le patrimoine national du peuple
français ». Or ceci est surprenant pour le Français d’aujourd’hui. Car
le sentiment national a pour ainsi dire disparu en France, à quelques
exceptions près. Tous les observateurs le disent. Le taux d’abstention
très élevé aux élections, la recrudescence des incivilités (très
violentes en ce moment dans la région parisienne), l’éclatement de la
violence scolaire sont autant de symptômes d’une crise profonde de l’identité
nationale. C’est un fait, il n’y a plus guère que le football, qui
réunit aujourd’hui les Français au nom de la France… Les causes de cet
a-patriotisme, qui se manifeste souvent sur le mode d’une dangereuse a-sociabilité,
sont nombreuses et variées. Il y a d’abord l’individualisme, qui ronge
le sens du collectif, le relativisme, qui n’épargne pas les valeurs de
la République, l’hédonisme, qui privilégie la satisfaction des plaisirs
individuels en faisant passer au deuxième plan le souci du bien commun
etc.
Ivan Merz nous renvoie donc l’image d’une France oubliée, d’une
France Nation, d’une France qui n’est pas qu’une juxtaposition anonyme
d’individus ou de communautés repliées sur elles-mêmes mais un organisme
vivant, harmonieux qui rassemble des hommes et des femmes autour de
valeurs léguées par un patrimoine commun et aimé. « La Liturgie fait
partie du patrimoine de la France, écrit Ivan Merz dans sa
conclusion. Elle n’est pas seulement l’éducatrice du goût du peuple
français, elle lui fournit aussi une doctrine à laquelle il conforme
très souvent les actes les plus importants de la vie. »
Dans le chapitre très touchant qu’il consacre aux guerriers, Ivan
Merz écrit aussi : « La splendeur des textes liturgiques procure aux
gens éclairés comme au peuple lui-même de grandes joies littéraires et
éclaire le sens de la vie, tandis que le déploiement magnifique de ses
cérémonies solennelles l’accompagne en ami fidèle, aux jours de joie
comme dans les souffrances les plus atroces. »
Nous pouvons encore citer ce passage du chapitre consacré à Maurice
Barrès : « (Pour Maurice Barrès, écrit Ivan Merz) la liturgie
est tout d’abord partie intégrante de la vie intérieure du prêtre et
elle constitue l’écho toujours vivant des âmes qui ont peuplé jadis la
France. En dehors de ce lien qu’elle forme entre les vivants et les
morts, et sans considérer qu’elle crée d’une Nation un organisme quasi
éternel, elle prouve même par ses contrefaçons, que le Français doit
donner une forme extérieure et visible aux forces inconnues qui sourdent
dans les replis les plus cachés de son âme. »

La passion d’Ivan Merz pour la Nation française et pour sa culture
est remarquable. Elle est d’une grande actualité. Souvenons-nous du
vibrant appel adressé par Jean-Paul II aux ambassadeurs de l’UNESCO qu’il
rencontra lors de son voyage à Paris, en 1980. « La Nation,
déclarait le souverain pontife, est la grande communauté des hommes
qui sont unis par des liens divers, mais surtout précisément par la
culture. La Nation existe par la culture et pour la culture et elle est
donc la grande éducatrice des hommes pour qu’ils puissent « être
davantage » dans la communauté ». Jean-Paul II continuait ainsi : « Veillez,
par tous les moyens mis à votre disposition, sur cette souveraineté
fondamentale que possède chaque Nation en vertu de sa propre culture.
Protégez là comme la prunelle de vos yeux, pour l’avenir de la grande
famille humaine. »
2. UNIVERSALISME
Il va sans dire que l’exaltation de la Nation par Ivan Merz, comme
par Jean-Paul II, n’a rien à voir avec le nationalisme, bien évidemment.
(D’ailleurs Ivan Merz exalte une nation -la nation française- qui n’est
pas la sienne). Preuve en est que son enthousiasme pour l’identité
collective se marie sans problème avec une ouverture à l’Autre, aux
autres nations. Il consacre ainsi de très belles pages aux écrivains
étrangers qui (je cite) « ont subi, entre autres, l’influence du
mouvement liturgique français, et qui témoignent (…) de la splendeur de
la Liturgie. (…) Les esprits épris de beauté, déclare-t-il à leur
sujet, de quelque nationalités qu’ils soient, y découvrent une source
intarissable de certitude et d’inspiration poétique. »
Parmi ces écrivains étrangers se trouve, par exemple, un certain
Walcheren. Ivan Merz va jusqu’à dire que les considérations de ce
Hollandais sur l’esthétique de la liturgie dépassent souvent celles que
l’on peut admirer chez Huysmans. Huysmans auquel, rappelons-le, Ivan
Merz consacre pas moins de trois chapitres. Huysmans qu’il considère
comme celui grâce auquel (je cite) « le renouveau liturgique a
commencé sa marche triomphal à travers les lettres françaises. » « Walcheren,
conclut-il, s’est imprégné à ce point de l’esprit français, que
l’on ne ferait tord à personne, en lui assignant une place de choix,
dans le nombre des admirateurs de la liturgie parmi les écrivains
français. »
Le chapitre qu’Ivan dédie à Pierre Loti est aussi très significatif.
Il y commente en effet les descriptions que le romancier fait de
certains cultes non chrétiens qui sont pratiqués dans des pays lointains.
« Les peuples encore éloignés de toute civilisation chrétienne,
fait remarquer Merz en se référant aux romans exotiques de Pierre Loti,
considèrent la liturgie comme leur patrimoine national, qui forme un
puissant lien traditionnel entre les générations successives de la
Nation. » En s’intéressant ainsi à des liturgies non chrétiennes en
dehors de la France, Ivan Merz prouve définitivement non seulement qu’il
n’est pas nationaliste mais aussi et surtout qu’il a un sens de l’universel
très développé.
3. LITURGIE : INTERFACE ENTRE PARTICULIER ET UNIVERSEL
Ce sens de l’Universel, qui n’exclut donc pas, comme on l’a vu, l’exaltation
de l’identité collective, ce sens de l’Autre qui se marie avec l’enthousiasme
national, ce souci d’ouverture qui s’exprime en même temps que le besoin
d’enracinement, c’est donc dans la Liturgie qu’Ivan Merz le trouve. A
lire son étude, on s’aperçoit en effet que la Liturgie joue chez lui le
rôle d’une espèce d’interface entre universel et particulier.
C’est que la Liturgie se situe et du côté de l’intellect, de l’abstrait,
de l’objectivable et du côté de l’affect, du sensible, du subjectif. Car
elle est composée de textes qui invitent à la réflexion tout en étant
caractérisée par un ensemble de pratiques souvent irréfléchies variant
d’une époque, d’un lieu, d’un contexte à l’autre. La Liturgie permet
donc de lier deux mondes qui, sans elle, demeurent étrangers l’un à l’autre.
Ivan Merz explicite cette double caractéristique de la liturgie dès le
début de son étude : « On pourrait, dit-il, classer les
écrivains en deux familles : les uns s’attachent plutôt à l’aspect
esthétique de la liturgie, les autres sont plus sensibles à l’intelligence
profonde de la liturgie. »
La liturgie permet donc aux écrivains, à leurs personnages et à Ivan
Merz lui-même de ne pas sombrer dans deux types d’excès, dans types de
déséquilibres. Elle permet et facilite les va-et-vient entre universel
et particulier. Prenons un exemple dans le chapitre consacré au
témoignage des guerriers, que nous avons déjà cité. On y découvre que la
fréquentation de la Messe permet à l’écrivain Henri Géhon de se
convertir, c’est-à-dire de passer d’une pratique extérieure et
identitaire à l’expérience d’une réelle rencontre avec le divin. La
Liturgie tout d’abord perçue comme l’expression d’une appartenance
particulière, nationale est comprise, dans un deuxième temps, par cet
écrivain, comme une porte d’accès à des réalités supérieures,
transcendantes et universelles.
A l’inverse, un écrivain comme Ernest Hello est naturellement attiré
par la signification philosophique de la Liturgie, par le sens des
textes, qu’il commente abstraitement avant d’évoquer leur réception dans
le concret de la Liturgie. De même, dans le chapitre qu’il consacre à
Léon Bloy, Ivan Merz commence par montrer comment cet écrivain
considère spontanément « le caractère d’universalité » des
prières de l’Eglise, combien il apprécie d’emblée (je cite) « (cette) si
essentielle vertu de ramener à l’absolu tout réductible sentiment
humain » (Le Désespéré). Ensuite, il évoque la manière dont Bloy,
renonçant à une sorte d’idéalisme, décrit la place particulière qu’occupe
la Liturgie dans la vie nationale.
Les écrivains qualifiés d’ « anti-liturgiques » par Ivan Merz sont
ceux qui, faute de pouvoir rentrer véritablement dans la dynamique
liturgique, demeurent dans la sphère de l’Universel, de la Rationalité,
sans pouvoir exprimer collectivement, avec leurs semblables, leurs
aspirations, alors condamnés à l’individualisme. Lamartine en est un
parfait exemple.
Conclusion :
UNE CULTURE POUR AUJOURD’HUI
Pour résumer et en guise de conclusion, je voudrais ajouter que la
culture liturgique, telle qu’Ivan Merz la décrit dans son étude, se
présente comme une sorte d’ « universalisme concret » ou de « patriotisme
transcendé ». En somme, s’il fallait placer Ivan Merz dans l’histoire
européenne des idées, on pourrait dire qu’il établit une sorte de
synthèse entre deux conceptions antagonistes de la culture, qui s’affrontent
depuis deux ans : celle de la pensée des Lumières la définissant dans
les termes métaphysiques de l’abstraction et de l’immuabilité et celle
des Romantiques allemands, qui l’envisageaient au contraire dans les
termes du génie national.
Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’une telle synthèse est
indispensable – aujourd’hui plus que jamais – pour éviter la spirale du
nationalisme mais aussi pour guérir cette étrange maladie dont sont
victimes nos démocraties occidentales ou occidentalisées. Je veux parler
de cette maladie qui se caractérise par une espèce de désenchantement de
la vie collective dû à la perte des valeurs communes ou plutôt à l’éloignement
de valeurs jadis communes qui, jugées trop abstraites de nos jours,
deviennent pour la plupart inaccessibles et, pour finir, inexistantes.
Les sociologues parlent de « dé-liaison sociale » pour désigner cet
éclatement du sentiment d’appartenance collective. Nous le disions toute
à l’heure, la France est l’un des premières victimes de cette maladie,
mais c’est surtout l’Europe qui en souffre.
Bon
nombre d’observateurs expliquent l’échec du référendum français pour le
projet de constitution européenne par le fait que ce dernier ne prenait
pas suffisamment en compte les traditions spécifiques et en particulier
l’héritage social de chaque pays - dont la France- menaçant ainsi les
membres de l’Union, de se fondre dans un grand Tout, livrés, qui plus
est, à l’ultralibéralisme. En d’autres termes, l’Europe que l’on a
proposée aux Français était une Europe, selon la majorité, trop
abstraite, une Europe dans laquelle les citoyens ne se retrouvaient pas
en tant que tels, c’est-à-dire en tant que sujets rationnels
profondément enracinés dans une identité.
Les effets secondaires de cette maladie actuelle que nous pourrions
appeler « désenchantement politique » sont des dévastateurs. Le cadre
national s’estompant peu à peu, les particularismes locaux, et les
communautarismes pullulent et se juxtaposent de manière incohérente et
parfois violente étant donné qu’il n’y a plus que ces formes primitives
de réunion pour rassurer les individus en quête d’un groupe de référence.
Le philosophe Régis Debray a forgé une expression pour caractériser ces
nouveaux phénomènes : « l’insurrection identitaire ».
Il y a donc urgence à trouver des lieux où puisse se refaire le lien
social, des lieux de civilisation, des lieux suffisamment balisés pour
que les individus puissent s’y repérer mais assez ouverts aussi pour qu’ils
soient en mesure de ne pas y rester enfermés. La Liturgie, telle qu’Ivan
Merz la décrit, c’est-à-dire la Liturgie dans tout ce qu’elle a d’édifiant,
d’humanisant est donc l’un de ces lieux où Universel et Particulier
peuvent se rencontrer, où les personnes ont la possibilité de se
construire dans toutes dimensions de leur être, intellectuelle,
affective, sociale et spirituelle bien sûr. Certes, l’Eglise, dont la
Liturgie est l’œuvre, n’a pas le monopole de la rencontre entre
Universel et Particulier. Seulement, elle a immanquablement une
contribution spécifique à apporter au « vivre ensemble », une
contribution non exclusive (encore une fois) mais indéniablement riche
et respectable.
Je voudrais avant de terminer, vous parler de cette revue intitulée
Respublica Nova. Un article élogieux est consacré dans son
dernier numéro au Bienheureux Ivan Merz et à sa thèse… Cette revue n’est
pas n’importe quelle revue : elle est rédigée par des étudiants des
grandes écoles parisiennes, issus, entre autres, de l’Ecole Normale
Supérieure, l’école qu’a tenu à tout prix à intégrer Charles Péguy et
qui forme les futures élites françaises… Tout cela pour vous dire qu’Ivan
Merz a commencé aussi sa mission post mortem auprès de la
jeunesse française. Puisse donc ce deuxième séjour qu’il effectue à
Paris, en tant que Bienheureux, porter beaucoup de fruit pour la plus
grande gloire de la France, de la Croatie et de l’Europe. |