Faculté de Philosophie, Zagreb

17 Novembre 2005

 
 

Quelques remarques

sur la réception dans la France d’aujourd’hui de

 L’influence de la liturgie sur les écrivains français,

 d’Ivan Merz

 

 

 

 
Mesdames, Messieurs,
 

La France découvre en ce moment le Bienheureux Ivan Merz, jusqu’alors inconnu ou presque dans ce pays. La publication de la thèse qu’il rédigea en français au sujet de l’influence de la Liturgie sur les écrivains français suscite l’intérêt. Il faut dire, tout d’abord, qu’elle tombe à point nommé et consonne de manière exceptionnelle avec les débats qui animent la France d’aujourd’hui.

 

Vous n’êtes pas sans savoir que la France commémore cette année le centenaire de la Loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat. Or, il se trouve que cet anniversaire a réveillé de vieux démons. En effet, la célébration de la laïcité, qui n’est pas une mauvaise chose en soi, a été l’occasion pour les tenants d’un laïcisme de combat de revenir sur le devant de la scène et de remettre au goût du jour certaines idées que l’on croyait appartenir au passé. C’est ainsi que des voix de plus en plus nombreuses et de mieux en mieux relayées par la presse se sont élevées pour condamner sans discernement et avec une rare violence les monothéismes en général et le christianisme en particulier.

 

Or l’un des principaux enseignements que l’on peut tirer de l’étude d’Ivan Merz est le suivant : l’héritage chrétien de la France, dont témoigne la littérature, n’est pas qu’un héritage spirituel mais un patrimoine liturgique. C’est-à-dire que ce ne sont pas seulement les individus isolés qui peuvent en bénéficier mais le peuple tout entier, un ensemble d’individus, rassemblés pour la Prière en l’occurrence. Ceci est très important car aujourd’hui on reconnaît aisément que la Bible ait pu avoir une influence sur les esprits. On admet tout aussi facilement que la spiritualité a pu amener certains individus, les écrivains en premier, à se forger une certaine vision du monde et de Dieu. Mais penser que la France n’aurait pas été ce qu’elle est, n’aurait pas été aussi belle et aussi bonne, sans la Liturgie est une autre affaire. Car la liturgie, c’est l’Eglise. Or l’Eglise, pour l’esprit laïque, ne peut pas avoir exercé une influence (positive) sur la culture française. Puisque, pour l’esprit laïque toujours, la France n’existe que par sa séparation d’avec elle. L’étude d’Ivan Merz permet donc de «répondre » en quelque sorte au laïcisme français.

 

Mais son intérêt ne s’arrête pas là. D’un point de vue général, si on la considère sous l’angle anthropologique, cette étude est intéressante en ceci qu’une puissante vision des rapports entre culture et foi la sous-tend. D’une part Ivan Merz montre que la culture a besoin de la foi mais d’autre part aussi que la foi a besoin  de la culture. C’est de cela que je voudrais parler ce soir avec vous.

 

I. LA CULTURE A BESOIN DE LA FOI

 

A travers son étude, Ivan Merz montre donc d’abord que la culture a besoin de la foi. En décrivant la liturgie au travers de son influence littéraire, il définit en effet la prière officielle de l’Eglise comme une forme culturelle très développée qui n’est rien de moins qu’une synthèse exceptionnelle entre Universel et Particulier. S’il fallait situer Ivan Merz dans l’histoire des idées, on pourrait dire qu’il se situe à mi-chemin entre la pensée des Lumières concevant la culture dans les termes d’un universalisme abstrait et le romantisme allemand qui la définit, quant à lui, par le génie national, le Volkgeist.

 
 
 
 

1.1 Patriotisme

 

La thèse d’Ivan Merz nous rappelle que la culture française est la culture d’un peuple, la culture d’une Nation. Quand il parle de la Liturgie, c’est comme « le patrimoine national du peuple français ». Or ceci est surprenant pour le Français d’aujourd’hui. Car le sentiment national a pour ainsi dire disparu en France, à quelques exceptions près. Tous les observateurs le disent. Le taux d’abstention très élevé aux élections, la recrudescence des incivilités (particulièrement violentes en ce moment dans la région parisienne), de la violence scolaire, sont autant de symptômes d’une crise profonde de l’identité nationale. C’est un fait, il n’y a plus guère que le football, qui réunit aujourd’hui les Français au nom de la France… Les causes de cet a-patriotisme, qui se manifeste souvent sur le mode d’une dangereuse a-sociabilité, sont nombreuses et variées. Il y a d’abord l’individualisme, qui ronge le sens du collectif, le relativisme, quoi n’épargne pas les valeurs de la République, l’hédonisme, qui privilégie la satisfaction des plaisirs individuels en faisant passer au deuxième plan le souci du bien commun.

 

Ivan Merz nous renvoie donc l’image d’une France oubliée, d’une France Nation, d’une France qui n’est pas qu’une juxtaposition anonyme d’individus ou de communautés repliées sur elles-mêmes mais un organisme vivant, harmonieux qui rassemble des hommes et des femmes autour de valeurs léguées par un patrimoine commun et aimé. « La Liturgie fait partie du patrimoine de la France, écrit Ivan Merz dans sa conclusion. Elle n’est pas seulement l’éducatrice du goût du peuple français, elle lui fournit aussi une doctrine à laquelle il conforme très souvent les actes les plus importants de la vie. »

 

Nous pouvons encore citer ce passage du chapitre consacré à Maurice Barrès : « (Pour Maurice Barrès, écrit Ivan Merz) la liturgie est tout d’abord partie intégrante de la vie intérieure du prêtre et elle constitue l’écho toujours vivant des âmes qui ont peuplé jadis la France. En dehors de ce lien qu’elle forme entre les vivants et les morts, et sans considérer qu’elle crée d’une Nation un organisme quasi éternel, elle prouve même par ses contrefaçons, que le Français doit donner une forme extérieure et visible aux forces inconnues qui sourdent dans les replis les plus cachés de son âme. »

 

La passion d’Ivan Merz pour la Nation française et pour sa culture est remarquable. Elle est d’une grande actualité. Souvenons-nous du vibrant appel adressé par Jean-Paul II aux ambassadeurs de l’UNESCO lors de son voyage  à Paris en 1980. « La Nation, déclarait le souverain pontife, est la grande communauté des hommes qui sont unis par des liens divers, mais surtout précisément par la culture. La Nation existe par la culture et pour la culture et elle est donc la grande éducatrice des hommes pour qu’ils puissent « être davantage » dans la communauté ». Jean-Paul II continuait ainsi : « Veillez, par tous les moyens mis à votre disposition, sur cette souveraineté fondamentale que possède chaque Nation en vertu de sa propre culture. Protégez là comme la prunelle de vos yeux, pour l’avenir de la grande famille humaine. »

 

1.2 Universalisme

 

Il va sans dire que l’exaltation de la Nation par Ivan Merz (comme par Jean-Paul II) n’a rien à voir avec le nationalisme, bien évidemment. Preuve en est que son enthousiasme pour l’identité collective se marie sans problème avec une ouverture à l’Autre, aux autres nations. Il consacre ainsi de très belles pages aux écrivains étrangers qui (je cite) « ont subi, entre autres, l’influence du mouvement liturgique français, et qui témoignent (…) de la splendeur de la Liturgie. (…) Les esprits épris de beauté, déclare-t-il à leur sujet, de quelque nationalités qu’ils soient, y découvrent une source intarissable de certitude et d’inspiration poétique. »

 

Parmi ces écrivains étrangers se trouve, par exemple, un certain Walcheren. Ivan Merz va jusqu’à dire que les considérations de ce Hollandais sur l’esthétique de la liturgie dépassent souvent celles que l’on peut admirer chez Huysmans. Huysmans auquel, rappelons-le, Ivan Merz consacre pas moins de trois chapitres et qu’il considère comme celui grâce auquel (je cite) « le renouveau liturgique a commencé sa marche triomphal à travers les lettres françaises. » « Walcheren, conclut-il, s’est imprégné  à ce point de l’esprit français, que l’on ne ferait tord à personne, en lui assignant une place de choix, dans le nombre des admirateurs de la liturgie parmi les écrivains français. »

 

1.3 Liturgie : interface entre particulier et universel

 

Ce sens de l’Universel, qui n’exclut donc pas, comme on l’a vu, l’exaltation de l’identité collective, ce sens de l’Autre qui se marie avec l’enthousiasme national, ce souci d’ouverture qui s’exprime en même temps que le besoin d’enracinement, c’est donc dans la Liturgie qu’Ivan Merz le trouve. A lire son étude, on s’aperçoit en effet que la Liturgie joue chez lui le rôle d’une espèce d’interface entre universel et particulier.

 

C’est que la Liturgie se situe et du côté de l’intellect, de l’abstrait, de l’objectivable et du côté de l’affect, du sensible, du subjectif. Car elle est composée de textes qui invitent à la réflexion tout en étant caractérisée par un ensemble de pratiques souvent irréfléchies variant d’une époque, d’un lieu, d’un contexte à l’autre. La Liturgie permet de lier deux mondes qui, sans elle, demeurent étrangers l’un à l’autre. Ivan Merz explicite cette double caractéristique liturgique dès le début de son étude : «  On pourrait, dit-il, classer les écrivains en deux familles : les uns s’attachent plutôt à l’aspect esthétique de la liturgie, les autres sont plus sensibles à l’intelligence profonde de la liturgie. »

 

La liturgie donne la possibilité aux écrivains, à leurs personnages et à Ivan Merz lui-même de ne pas sombrer dans deux types d’excès, dans types de déséquilibres, elle permet et facilite les va-et-vient entre universel et particulier. Prenons un exemple dans le chapitre consacré au témoignage des guerriers, que nous avons déjà cité. On y découvre que la fréquentation de la Messe permet à l’écrivain Henri Géhon de se convertir, c’est-à-dire de passer d’une pratique extérieure et identitaire à l’expérience d’une réelle rencontre avec le divin. La Liturgie tout d’abord perçue comme l’expression d’une appartenance particulière est comprise, dans un deuxième temps, par cet écrivain, comme une porte d’accès à des réalités supérieures, transcendantes et universelles.

 

Somme toute, pour Ivan Merz, la liturgie constitue une forme culturelle développée et supérieure en ceci qu’elle dépasse le clivage entre universalisme et particularisme pour donner lieu  à des formes d’expression qui participent d’une sorte « d’universalisme concret » ou de « patriotisme transcendé ». Mais d’autre part, toute son étude sur l’influence de la liturgie sur les écrivains français montre, à l’inverse, combien la foi a besoin de la culture, jetant les bases d’un réel dialogue véritablement réciproque entre ces deux réalités.

 

2. LA FOI A BESOIN DE LA CULTURE

 

En effet, Ivan Merz ne conçoit pas la liturgie comme en-soi clos sur lui-même, immuable et invariable mais, au contraire, comme un mode d’expression qui varie selon les contextes, qui emprunte certains traits à d’autres modes d’expression et qui peut-être compris à la lumière d’autres sphères de références. C’est tous ces points que j’aimerais aborder maintenant.

 

2.1 La liturgie se déploie dans la diversité des cultures

 

Tout d’abord, Ivan Merz montre comment la liturgie se déploie dans la diversité des cultures composant la culture française. Il montre, en somme, que la liturgie est elle-même influencée par certains contextes qui font ressortir telle ou telle de ses caractéristiques. Ces contextes sont, par exemple, d’ordre géographique. Ivan Merz explique ainsi dans deux chapitres consécutifs comment les Normands et les Provençaux sont sensibles à tel ou tel aspect de la liturgie, qu’ils mettent donc en valeur. Il cite Barbey d’Aurévilly : « En Normandie, dans ma jeunesse encore, de toutes les cérémonies qui attiraient la population aux églises, la plus solennelle et qui remuait davantage l’imagination publique, c’étaient les funérailles. » Dans le chapitre suivant, il évoque un pèlerinage de Provence décrit par Frédéric Mistral. Là encore, c’est une manifestation particulière par laquelle la Liturgie révèle l’une de ses multiples facettes.

 

2.2 La  liturgie a besoin de la littérature : la question du style

 

A lire l’étude d’Ivan Merz on comprend que la foi a besoin de la culture d’une autre manière encore. Cela n’est jamais explicité mais on devine qu’Ivan Merz pense que la Liturgie ne serait évidemment pas ce qu’elle est sans la littérature, sans la littérature – biblique en l’occurrence-, sans les écrivains qui, en tant qu’écrivains, sont sensibles à la beauté et, plus précisément, au « style ». Ceci est particulièrement flagrant dans les commentaires qu’Ivan Merz fait au sujet du style de tel ou tel auteur influencé par la Liturgie.

 

Le paragraphe qu’il consacre au style de Lamennais est très significatif à cet égard. Il écrit : « Son style (le style de Lamenais) prend souvent un tel élan que nous oublions presque que ce n’est pas la poésie biblique qui nous charme à la lecture de ses œuvres. Il faut parcourir, pour s’en rendre compte, le chapitre XXIII des Paroles d’un croyant où se trouve cette fameuse combinaison du psaume De profundis avec les litanies de la Sainte Vierge. » Ici, l’influence de la liturgie est décrite comme une influence stylistique, le texte littéraire n’étant qu’une « combinaison » des différents styles présents dans la Liturgie.  Il n’y a donc pas, pour Ivan Merz, de liturgie sans littérature. La liturgie se nourrit de textes, de styles qui se mêlent au style des écrivains, au point qu’on ne parvient pas à les distinguer parfois. La liturgie a donc besoin de la culture, d’une culture littéraire.

 

2.3 L’influence de la littérature sur la théologie

 
 

Plus fondamentalement, on observe que la littérature, la plus profane qui soit, permet à Ivan Merz de comprendre la Liturgie, aussi paradoxal cela puisse-t-il paraître. On observe que les écrivains lui permettent de saisir le sens des cérémonies qu’ils décrivent, sans même que ceux-ci le veuillent. On pourrait même aller jusqu’à dire qu’Ivan Merz prend un étonnant raccourci littéraire qui le mène au cœur théologique de la Liturgie. Cœur théologique de la Liturgie qui ne sera réellement découvert et explicité qu’au moment du Concile Vatican II. Ceci est très important et me semble constituer l’un des originalités les plus marquantes de son étude.

En étudiant à l’influence de la liturgie sur les écrivains français, Ivan Merz est immanquablement amené, en effet, à s’intéresser  au point de vue (par définition subjectif) porté sur le culte catholique soit par les écrivains eux-mêmes soit par leurs personnages. C’est ainsi qu’il analyse, par exemple, la manière dont le personnage Durtal perçoit la Liturgie dans En route, le roman de Huysmans, ou la manière dont Ernest Hello décrit personnellement la prière de l’Eglise, en tant qu’écrivain philosophe. Or, la prise en compte de la subjectivité du fidèle participant à la Liturgie, de son appropriation personnelle du culte et de sa compréhension individuelle des textes constituent l’une des caractéristiques majeures des avancées du Concile Vatican II. L’analyse du traitement littéraire de la liturgie permet donc à Ivan Merz d’en saisir une dimension théologique essentielle, avant même que les théologiens ne l’explicitent !

 

Conclusion :

En résumé, si Ivan Merz entreprend de démontrer l’influence de la Liturgie sur les écrivains, ce n’est pour établir une sorte de hiérarchie entre la culture sacrée et la culture profane, en évoquant la suprématie de la première sur la deuxième. Même si son étude prouve que le catholicisme a une valeur indéniable d’un point de vue esthétique, intellectuel et social – ce qui n’est pas inutile en ces temps où cette valeur tend à être relativisée-, elle témoigne d’un véritable souci d’ouverture en décrivant un assez insoupçonné du dialogue entre littérature et liturgie, entre  Culture et Foi. Dialogue qui établit donc entre elles une différence enrichissante et une égalité parfaite.