Lycée de Banja Luka

Mercredi 16 novembre 2005

 
 

Ivan Merz, la France et la Foi

 

 

 

 
 Bonjour à tous,

 

Je suis très heureux d’être avec vous aujourd’hui dans l’ancien lycée d’Ivan Merz, qui se trouve dans sa ville natale. Il y a un peu plus de deux ans, je ne connaissais pas Ivan Merz. Je l’ai découvert dans le journal La Croix le jour de sa béatification par Jean-Paul II. A l’époque, j’enseignais le français dans l’enseignement secondaire et ce Bienheureux littéraire, professeur de lettres chrétien a tout de suite attiré mon attention. De plus, quand j’ai su qu’il avait rédigé une étude consacrée à l’influence

 de la Liturgie sur les écrivains français, j’ai très vite été impatient de la découvrir…Depuis, après avoir fait connaissance du P. Nagy, j’ai donc collaboré  à la publication de cette étude en France et j’ai organisé certains événements pour la faire connaître.

 

D’abord les théologiens de l’Institut catholique de Paris se sont réunis, le 25 mai dernier, pour en parler. Il y avait là de grands érudits qui ont dit ce que représentait pour eux la réflexion d’Ivan Merz sur les rapports entre littérature et liturgie. Ensuite, le 23 septembre, une séance publique s’est tenue à la Sorbonne, la prestigieuse université française où Ivan Merz a étudié de 1920 à 1922, quand il est venu en France. Cette séance était présidée par l’ancien président de l’Académie des Sciences Morales et Politiques, une très noble institution qui regroupe les meilleurs savants de France.

 

Enfin, le centre d’études théologiques de Caen, que je co-dirige depuis un peu plus d’un an maintenant a mis Ivan Merz au cœur de sa soirée de rentrée, qui s’est déroulée le 28 septembre dernier. Plus de 250 personnes étaient présentes. Cet événement a rassemblé, entre autres, quatre ambassadeurs de l’UNESCO, celui de Bosnie, de Croatie, de France et du Vatican. En outre, dernièrement, une revue animée par les étudiants des grandes écoles françaises a consacré un article élogieux à l’étude d’Ivan Merz…

 

J’ai envie d’essayer de vous expliquer, pendant les quelques minutes que vous m’accordez, pourquoi, à mon avis, Ivan Merz parle aux français d’aujourd’hui. Il faut reconnaître que tous les éléments sont rassemblés pour que ce jeune homme ne les rejoigne pas. Il est venu en France, deux ans seulement, il y a plus de quatre-vingts ans et il a passé le reste de sa vie à Banja Luka, à Vienne et à Zagreb etc. Pourtant sa thèse sur la littérature française nous touche. Comment cela est-il possible ?

 

1. Point de vue sur la France

 

La première raison pour laquelle Ivan Merz parle aux français d’aujourd’hui, malgré la distance spatiale et temporelle, est la suivante : il leur renvoie l’image d’une France oubliée depuis longtemps, d’une France dont ils ressentent le manque, à savoir d’une France Nation dont les habitants partagent des valeurs communes.

 

 

1.1 La France d’aujourd’hui

Vous le savez peut-être, la France vit en ce moment précis des heures très graves. Des émeutes ont eu lieu dans les banlieues parisiennes et dans certains quartiers de Province sans que la police soit capable de canaliser la violence de sorte que le gouvernement a été obligé d’imposer un cessez-le-feu. Ces événements sont symptomatiques. Ils révèlent qu’en France, de plus en plus d’hommes et de femmes n’arrivent plus à concevoir ce que signifie vivre ensemble. Cela veut dire que le lien national n’existe plus pour beaucoup d’entre eux et que les valeurs communes, celles de la République, en l’occurrence, sont en train de se perdre dangereusement. On pourrait citer beaucoup d’autres exemples de ce que les sociologues appellent la « dé-liaison sociale ». Il y a le taux d’abstention très élevé aux élections, la violence scolaire mais aussi la désertion des partis, des syndicats et des églises.

 

1.2 La France d’Ivan Merz

 

Face à une telle France, qui a, en quelque sorte, perdu son âme, Ivan Merz nous renvoie donc à travers son étude l’image d’une France harmonieuse, d’une France riche d’un patrimoine exceptionnel, d’une France animée par des valeurs communes partagées par un peuple uni. Ivan Merz admire en particulier chez les français un sens de l’égalité entre les plus riches et les plus pauvres, entre l’élite et les classes populaires.

 

Il évoque ainsi le « démocratisme liturgique » d’un François Coppée. « François Coppée, écrit-il, admire la célébration pompeuse des offices de cette Eglise qui ne se soucie pas de savoir si c’est le pauvre ou le riche qui y assiste. La liturgie est donc d’après lui, continue Ivan Merz, une véritable école d’égalité, tandis que le démocratisme des démagogues n’est souvent qu’une hypocrisie déguisée. »

 

Dans le chapitre très touchant qu’il consacre aux guerriers, Ivan Merz écrit aussi : « La splendeur des textes liturgiques procure (en France ) aux gens éclairés comme au peuple lui-même de grandes joies littéraires et éclaire le sens de la vie, tandis que le déploiement magnifique de ses cérémonies solennelles l’accompagne en ami fidèle, aux jours de joie comme dans les souffrances les plus atroces. »

 
 

 
 

2. Point de vue sur la foi

 

On le voit bien à travers ces exemples, l’unité de la nation française, tel qu’Ivan Merz la décrit, l’évoque et l’admire dans son étude, plonge ses racines dans la foi et, plus précisément, dans la Liturgie, qui n’est autre que l’expression collective de la Foi. Là encore, Ivan Merz renvoie à tous les croyants de France et d’ailleurs une image positive d’une foi, qui contraste avec toutes les images négatives de la religion qui déferlent sur nos écrans de télévision. D’où son intérêt aujourd’hui.

 

2.1 La foi aujourd’hui

 

Vous le savez comme moi, notre époque est caractérisée par deux types, voire trois types d’excès ou de dérèglements en matière religieuse. Premièrement, il y a le fanatisme religieux menant à la violence atroce du terrorisme. Ce fanatisme est critiqué par tous les responsables religieux de la planète. Deuxièmement, notre monde et, en particulier, les démocraties occidentales et occidentalisées sont minées par l’individualisme religieux, dont les sectes sont une manifestation particulière.

 

Troisièmement, ce qui est moins connu, on peut observer en ce moment un regain d’athéisme militant qui vise  à combattre toutes les religions. Il s’agit là d’une réaction aux deux autres formes d’excès dont nous venons de parler. Le dernier best-seller français intitulé « Traité d’athéologie » est un tissu d’accusations gratuites et d’allégations mensongères contre les chrétiens, les juifs et les musulmans.

 

2.2 La foi selon Ivan Merz

 

Dans son étude sur l’influence de la liturgie sur les écrivains français, Ivan Merz définit la foi de telle sorte qu’elle s’oppose à chacun de ces trois types de folie religieuse. Pour lui, la foi, c’est avant tout la Liturgie. Cette vision collective de la foi contraste donc avec l’individualisme religieux. Etre croyant pour Ivan Merz, c’est être croyant avec d’autres. Pour lui les écrivains (peu nombreux) qui ne sont pas sensibles à la liturgie en tant que telle passent d’une certaine manière à côté du fait religieux. C’est l’exemple des romantiques. Certains d’entre eux, comme Lamartine, prétendent communiquer avec Dieu directement, sans l’entremise d’un culte particulier.

 

Au contraire, des écrivains comme Léon Bloy, qui découvrent le sens de la liturgie, vont directement au cœur de la Foi. Ivan Merz écrit, par exemple à son sujet : « Avec Léon Bloy commence cette série d’écrivains français qui ont entièrement compris l’essence de la liturgie, telle qu’elle fut exposée par Dom Guéranger. Bloy fut le premier  à avoir pris la liturgie au sérieux sans hésiter à conformer sa vie entière à ses exigences (…) La liturgie est devenue pour Bloy un des centres autour duquel sa propre vie intérieure gravite. »

 

La vision liturgique de la foi qui sous-tend l’étude d’Ivan Merz s’oppose non seulement à l’individualisme religieux mais aussi à cette autre maladie de la foi qu’est le fanatisme. On le sent bien, l’étude admirative de la liturgie catholique ne le mène pas à critiquer d’autres liturgies, d’autres religions, au contraire. Le chapitre qu’il dédie à l’écrivain Pierre Loti est très significatif. Il y commente en effet les descriptions que le romancier fait de certains cultes non chrétiens qui sont pratiqués dans des pays lointains. « Les peuples encore éloignés de toute civilisation chrétienne, fait remarquer Merz en se référant aux romans exotiques de Pierre Loti, considèrent la liturgie comme leur patrimoine national, qui forme un puissant lien traditionnel entre les générations successives de la Nation. » En s’intéressant ainsi à des liturgies non chrétiennes en dehors de la France, Ivan Merz prouve qu’il est donc non seulement ouvert aux autres religions mais admiratifs d’elles, de leurs cultes et de leurs cérémonies en l’occurrence.

 

3. Point de vue sur la culture en général

 

D’un point de vue  plus général, il se dégage de l’étude qu’Ivan Merz consacre à l’influence de la Liturgie sur les écrivains français une certaine vision de la culture particulièrement intéressante. Pour lui, la culture (française en l’occurrence) n’est ni totalement concrète, ni totalement abstraite. Elle est à la fois universelle et particulière.

 
 

3.1 Les deux visions de la culture

 

Deux visions de la culture s’affrontent depuis bientôt deux cents ans en Europe, celle des philosophes des Lumières et celle des romantiques allemands. Les premiers pensent que la culture se situe sur le plan métaphysique, au niveau de valeurs immuables auxquelles s’opposent les coutumes locales et les croyances religieuses, alors synonymes de préjugés ou de superstitions. Les autres pensent, au contraire, que la culture se définit dans les termes du génie par la particularité de tel ou tel peuple, tous les principes abstraits n’étant que des artifices témoignant de la prétention de vouloir définir l’Homme en dehors de ses origines.

 

3.2 La vision synthétique de la culture d’Ivan Merz

 

Ivan Merz réconcilie ces deux visions de la culture en donnant toute son importance à l’idée selon laquelle l’homme a besoin de racines mais sans oublier qu’il doit aussi être tendu vers ce qui le dépasse, vers ce qui ne lui ressemble pas. Je voudrais donner deux exemples pour illustrer ceci. Le premier est le commentaire qu’Ivan Merz fait d’une citation de Maurice Barrès et qui définit le fait d’être français dans les termes de l’enracinement dans une identité particulière.

 

« (Pour Maurice Barrès, écrit Ivan Merz) la liturgie est tout d’abord partie intégrante de la vie intérieure du prêtre et elle constitue l’écho toujours vivant des âmes qui ont peuplé jadis la France. En dehors de ce lien qu’elle forme entre les vivants et les morts, et sans considérer qu’elle crée d’une Nation un organisme quasi éternel, elle prouve même par ses contrefaçons, que le Français doit donner une forme extérieure et visible aux forces inconnues qui sourdent dans les replis les plus cachés de son âme. »

 

Le deuxième exemple que je voudrais citer montre qu’Ivan Merz conçoit aussi le fait d’être français au-delà de l’enracinement dans une identité séculaire, décrit par Maurice Barrès. Cet exemple est tiré du passage qu’Ivan Merz consacre aux étrangers. Il va jusqu’à dire que les considérations de l’écrivain Hollandais Walcheren sur l’esthétique de la liturgie dépassent souvent celles que l’on peut admirer chez Huysmans. Huysmans auquel, rappelons-le, Ivan Merz consacre pas moins de trois chapitres. Huysmans qu’il considère comme celui grâce auquel (je cite) « le renouveau liturgique a commencé sa marche triomphal à travers les lettres françaises. » « Walcheren, dit Ivan Merz, s’est imprégné  à ce point de l’esprit français, que l’on ne ferait tord à personne, en lui assignant une place de choix, dans le nombre des admirateurs de la liturgie parmi les écrivains français. »

 

Conclusion : Ivan Merz, européen

 

Je voudrais conclure cet exposé en disant que, ce qu’il y a de plus extraordinaire dans le cas d’Ivan Merz, c’est que la vision de la foi, de la France et de la Culture qui sous-tend son étude s’expriment directement dans sa vie.

 

Du point de vue de l’identité nationale, la multiplicité de ses appartenances n’a pas été conflictuelle chez lui, elles n’ont pas provoqué une « crise d’identié ». Il a su faire de ses attaches diverses et variées un tout harmonieux en situant son « moi » profond au-dessus des réalités terrestres, aussi importantes soient-elles.

 

D’un point de vue spirituel ensuite, en conformant sa vie aux préceptes de l’Evangile, Ivan Merz est parvenu  à faire de sa foi en Dieu, non pas un refuge ou une arme mais une source  d’amour, de concorde et de paix, dont tout son entourage a témoigné.

 

D’un point de vue culturel enfin, Ivan Merz a su faire de l’étude un moyen de se connaître mais aussi de connaître l’autre en découvrant d’autres modes d’expression. C’est donc ce qui a sans doute marqué les français qui ont pu le lire ces derniers temps  et ce que je vous souhaite aussi de faire, avec l’aide de vos professeur, ici, dans l’ancien lycée d’Ivan Merz.